
La boîte de jeu est à peine ouverte que le visage de votre enfant se ferme. Trop de texte sur les cartes, des pièces minuscules à manipuler, un sablier qui s’égrène… En quelques secondes, ce qui devait être un moment de plaisir tourne à la frustration. Si votre enfant présente des troubles dys, vous connaissez probablement cette scène. Mais comprendre pourquoi certains jeux lui résistent, c’est déjà savoir comment en choisir qui lui iront vraiment.
Un cerveau câblé différemment, pas moins intelligemment
Les troubles dys ne sont pas des problèmes d’intelligence. Ce sont des troubles spécifiques du neurodéveloppement : certaines fonctions cognitives (lire, calculer, coordonner ses gestes) s’automatisent différemment, plus difficilement ou plus lentement que chez la majorité des enfants. L’intelligence est intacte. C’est le traitement de certaines informations qui demande un effort supplémentaire, souvent invisible de l’extérieur.
En France, la HAS (Haute Autorité de Santé) estime que près de 8 % des enfants d’âge scolaire sont concernés par un trouble dys, soit environ deux enfants par classe.
8 % des enfants d’âge scolaires seraient concernés par un trouble dys en France. Source : Haute Autorité de Santé, guide parcours de santé troubles dys (has-sante.fr)
L’Inserm souligne par ailleurs qu’un grand nombre d’enfants concernés cumulent plusieurs troubles : dyslexie et dyspraxie, dyscalculie et trouble de l’attention. Ce qui signifie que les difficultés ne s’additionnent pas : elles se combinent, se renforcent, et rendent certaines situations du quotidien (y compris le jeu) particulièrement exigeantes.
Dans cet article, on s’intéresse à trois troubles qui ont un impact direct sur la façon de jouer : la dyslexie, la dyspraxie et la dyscalculie.
Dyslexie : quand les lettres font obstacle au plaisir
Le jeu devient une deuxième salle de classe
La dyslexie est le trouble dys le plus répandu : selon la fédération française des dys (FFDys), elle concerne plusieurs élèves par classe. Ce trouble affecte la précision et la fluidité de la lecture : un enfant dyslexique ne lit pas forcément mal, il lit autrement, plus lentement, avec davantage d’effort, et souvent avec une charge cognitive élevée.
Quand un jeu de société exige de lire des cartes, des règles denses ou des consignes en petits caractères, il reproduit exactement les conditions scolaires que l’enfant dyslexique trouve épuisantes. Ce n’est plus un jeu : c’est une deuxième salle de classe, sans l’excuse que c’est obligatoire.
Vitesse, pression et humiliation : le trio toxique
Plusieurs formats de jeu concentrent des difficultés particulièrement lourdes pour un enfant dyslexique :
- Les jeux avec lecture rapide obligatoire (Scrabble, Boogle, jeux de rapidité de mots) : la vitesse est une contrainte directe, et la dyslexie ralentit précisément ce qui est attendu.
- Les cartes très chargées en texte avec des polices petites et sans image d’appui : l’effort de déchiffrage épuise avant même le début de la partie.
- Les jeux d’orthographe compétitifs où chaque erreur est visible de tous : la honte devant ses pairs peut laisser des traces durables.
- Les règles du jeu rédigées en pavés denses, sans pictogrammes ni schémas pour s’y repérer.
Ce dernier point est souvent sous-estimé. L’enquête FFDys-Poppins menée en 2025 auprès de 1 084 familles révèle que 80,7 % des enfants dys mal accompagnés développent une perte de confiance en soi. Le jeu, s’il multiplie les situations d’échec visibles, peut contribuer à ce cercle. S’il est bien choisi, il peut en être l’antidote.
80,7 % des enfants DYS mal pris en charge développent une perte de confiance en soi. Source : Enquête FFDys-Poppins 2025, parcours de santé des enfants dys (poppins.io)
Quand le jeu court-circuite la difficulté
Les orthophonistes s’appuient sur le jeu depuis longtemps pour travailler les compétences langagières sans passer par la lecture directe. Jeux de cartes illustrées, memory visuels, dés à images : l’objectif est de solliciter la reconnaissance et l’association sans déclencher l’anxiété liée à la lecture. Ce principe vaut autant dans le cabinet que dans le salon familial.
Le Dobble illustre bien cette logique : pas une lettre à lire, uniquement des symboles à associer rapidement. Le jeu Puissance 4 repose sur la vision et la stratégie spatiale. Les puzzles et jeux de construction en bois exploitent la logique et la manipulation sans passer par l’écrit. Ces jeux figurent d’ailleurs dans notre sélection des jeux de société les plus populaires.
Dyspraxie : l’obstacle invisible du geste
Le trouble qu’on confond avec la maladresse
La dyspraxie, officiellement appelée Trouble Développement de la Coordination, est sans doute le moins connu des troubles DYS : elle reste largement sous-diagnostiquée, alors qu’elle touche un nombre significatif d’enfants d’âge scolaire selon le Réseau Dys 86.
Un enfant dyspraxique comprend parfaitement les règles d’un jeu. Ce qui lui résiste, c’est l’exécution des gestes : son cerveau a du mal à planifier et automatiser les mouvements volontaires complexes. Nouer ses lacets, écrire, découper, mais aussi saisir des petites pièces de jeu, orienter des cartes, empiler des objets.
Des mains qui ne suivent pas, une tête qui suit très bien
Pour un enfant dyspraxique, certains formats de jeu sont de véritables obstacles physiques :
- Manipuler de petites pièces (pions minuscules, cartes fines, jetons légers) est une épreuve motrice à part entière.
- Les jeux d’adresse et de dextérité comme le Mikado, le Jenga ou les jeux d’empilement sollicitent directement sa zone de fragilité.
- Tout ce qui exige de découper, plier, coller, assembler dans une séquence précise peut générer un épuisement rapide.
- Les jeux nécessitant un repérage spatial (lire une carte, orienter des pièces, comprendre un plan de jeu) activent également les difficultés visuo-spatiales souvent associées à la dyspraxie.
Un détail important : un enfant dyspraxique peut sembler ne pas vouloir jouer à certains jeux alors qu’il en a très envie. C’est souvent de l’évitement, une stratégie inconsciente pour ne pas se retrouver en difficulté devant les autres.
Grands formats, règles simples, pression zéro
Les jeux avec de grandes pièces faciles à saisir, des mécaniques claires et pas de motricité fine sont souvent des révélations pour les enfants dyspraxiques. Les jeux coopératifs sont particulièrement bien adaptés : sans compétition individuelle, la pression de la performance physique disparaît.
Le Qwirkle avec ses tuiles solides et colorées, le Rush Hour aux pièces robustes bien dimensionnées, ou le Puissance 4 sont autant d’exemples où la stratégie prend le dessus sur la dextérité.
Dyscalculie : bien plus qu’une aversion pour les maths
Quand les chiffres résistent sans raison apparente
La dyscalculie est souvent résumée à être nul en maths. C’est une vision trop étroite. Ce trouble affecte la représentation mentale des nombres : leur sens, leur ordre, leur manipulation. Un enfant dyscalculique peut avoir du mal à estimer rapidement une quantité, à mémoriser les tables, ou à comparer des valeurs sans les voir.
La dyscalculie reste nettement moins diagnostiquée que la dyslexie, ce qui ne signifie pas qu’elle est moins fréquente : les études de prévalence du Réseau Dys 86 montrent qu’elle concerne un nombre non négligeable d’enfants en primaire.
Le problème, c’est que les chiffres sont partout dans les jeux
Dans le monde du jeu de société, les chiffres semblent incontournables. Pourtant, beaucoup de formats en font un usage excessif pour ce qu’ils apportent réellement :
- Les systèmes de points complexes (certaines versions du Monopoly, Catane, 7 Wonders) imposent une gestion de ressources qui dépasse largement les capacités de calcul mental de nombreux enfants dyscalculiques.
- Les jeux de dés avec addition rapide de plusieurs valeurs créent une pression de calcul instantané qui coupe l’élan de la partie.
- Les jeux de cartes avec valeurs numériques à mémoriser (Bataille, jeux de paires chiffrées) font appel à une mémoire des nombres qui est précisément le point faible.
- Tout jeu avec un système de monnaie fictive (rendre la monnaie, calculer un budget) peut transformer la partie en exercice de mathématiques déguisé.
La logique, les couleurs, les formes : un autre chemin vers le jeu
Les enfants dyscalculiques s’épanouissent souvent dans des jeux qui contournent complètement les chiffres : logique, couleurs, formes, patterns. Des domaines où ils peuvent exceller et se montrer sous leur meilleur jour. On vous a d’ailleurs sélectionné 9 jeux de société pour travailler la logique, une mine d’idées pour ce profil.
Le UNO reste une référence : couleurs et chiffres simples, logique accessible. L’IQ Digits de SmartGames aborde les chiffres par la logique spatiale, une voie bien moins anxiogène.
Le jeu, pas le problème : la solution
Face à ces difficultés, le réflexe de protection est compréhensible : éviter les jeux qui pourraient mettre l’enfant en difficulté. Mais ce serait passer à côté de quelque chose d’essentiel. Le jeu bien choisi est l’un des rares espaces où un enfant dys peut progresser sans s’en rendre compte, parce qu’il est dans l’action et non dans l’évaluation.
La recherche en neurosciences cognitives confirme depuis plusieurs années que la motivation intrinsèque (le plaisir d’apprendre) favorise une meilleure intégration des compétences. L’approche ludique permet la répétition sans lassitude, l’erreur sans stigmate, le progrès sans pression de résultat.
C’est d’ailleurs ce que mesure l’enquête FFDys-Poppins de 2025 en creux : les enfants DYS bien accompagnés dès le départ, avec un environnement adapté à la maison comme à l’école, montrent des trajectoires très différentes de ceux qui ont été laissés sans filet. Le jeu fait partie de cet environnement.
5 réflexes pour choisir un jeu dys-friendly
- Pensez images et symboles plutôt que texte : icônes, couleurs, formes. Un jeu qui n’exige pas de lire pour jouer élargit considérablement la porte d’entrée. Notre guide quels jeux offrir de 2 à 12 ans est un bon point de départ.
- Préférez le coopératif au compétitif : sans pression de classement, l’enfant peut s’engager pleinement sans craindre de décevoir. Notre sélection de jeux collaboratifs en famille a de quoi faire.
- Regardez la taille des pièces : pour un enfant dyspraxique, de grandes cartes rigides, des pions faciles à saisir et des éléments bien dimensionnés changent tout.
- Lisez les règles ensemble, à voix haute, avant la partie et illustrez en jouant un tour d’exemple. Pour beaucoup d’enfants DYS, la règle écrite est le premier obstacle : franchissez-le ensemble.
- Adaptez sans culpabilité : jouer sans chrono, supprimer un élément de lecture, autoriser une aide-mémoire visuelle. Ce n’est pas tricher, c’est rendre le jeu accessible à celui qui est en face de vous.
Ce que le jeu peut changer
Un enfant DYS qui s’épanouit autour d’une table de jeu, qui apporte des idées, qui gagne avec ses amis, construit autre chose que de la stratégie. Il construit de l’estime de soi. Et ça, selon les recherches de Humphrey (2002) sur l’estime de soi des enfants dyslexiques, c’est loin d’être un détail : l’estime de soi cognitive des enfants dys en milieu ordinaire est significativement plus faible que celle de leurs pairs. Le jeu adapté est l’un des rares espaces où ce déséquilibre peut s’inverser.
Et si vous souhaitez aller plus loin dans le choix, notre guide quels jeux de société offrir à un enfant de 2 à 12 ans est une bonne ressource complémentaire.
Sources
• Haute Autorité de Santé : Guide parcours de santé troubles dys
- Inserm : Troubles spécifiques des apprentissages
- FFDys : Fédération Française des DYS
- Enquête FFDys-Poppins 2025 : Parcours de santé des enfants dys
- Réseau Dys 86 : Synthèse des études de prévalence
- Humphrey N. (2002) : Teacher and pupil ratings of self-esteem in developmental dyslexia, British Journal of Special Education





