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05.06.2026
par Kevin

Moins de devoirs, plus de jeux ? Et si c’était une vraie stratégie ?

moins de devoirs enfants

Dès son retour à la maison, votre enfant laisse tomber son cartable et se jette sur la moindre opportunité de se détendre après une longue journée de concentration. Mais il est essentiel de jouer votre rôle de parent : c’est l’heure des devoirs ! Alors, l’enfant traîne, n’arrive pas à réviser, et s’agace rapidement. Face à tant de réticence, difficile de ne pas adopter la casquette de maître d’école. Rassurez-vous, rien d’anormal, ce malaise n’arrive pas par hasard.

Depuis la fin des années 1950, l’école occidentale a renforcé sa logique de performance. Apprendre est devenu quelque chose de sérieux qui doit être évalué. Le jeu, lui, a souvent été rangé dans la case du loisir, de la récompense. Pourtant, cette opposition entre le travail et le jeu ne correspond pas à ce que l’on observe chez les enfants.

“Toute aide inutile est une entrave au développement de l’enfant”, disait Maria Montessori.

À La Cabane à Jouer, on croit fermement que le jeu n’est pas un substitut à l’école ni un simple prétexte pour faire apprendre des leçons. C’est un espace de médiation relationnelle, un moment privilégié où l’enfant tâtonne, réfléchit, échange, négocie, recommence. La question se pose alors : et s’il fallait revoir l’équilibre entre les devoirs et les jeux à la maison, pour renouer avec le plaisir d’apprendre ?

Pourquoi les devoirs saturent-ils si vite nos enfants ?

Le poids de la fatigue cognitive

Le premier problème n’est pas la mauvaise volonté, mais la fatigue cognitive. Après une journée de cours, l’enfant rentre à la maison avec des consignes en tête, des interactions sociales, du bruit, des efforts d’attention, et des émotions parfois restées coincées depuis la récréation. Lui demander, à ce moment-là, de se reconcentrer de manière linéaire sur une feuille peut être beaucoup plus coûteux qu’on ne l’imagine !

On le sait aussi grâce aux travaux sur la mémoire : une part importante des informations récemment apprises s’efface rapidement quand elles ne sont pas réinvesties de manière engageante. Autrement dit, l’apprentissage n’est pas une absorption passive, mais un engagement actif (cette idée s’applique aussi bien au primaire qu’au collège ou au lycée !).

La pression d’un format contre-productif

À cette saturation s’ajoute la charge émotionnelle. Par exemple, les résultats du PISA 2015 de l’OCDE (2018) montrent que les élèves qui passent beaucoup de temps sur les devoirs déclarent plus souvent un niveau d’anxiété élevé face au travail scolaire. Quand la majorité des élèves associe ce temps à de la pression, on ne peut plus dire qu’il s’agit seulement d’une question d’organisation familiale. Le format lui-même des devoirs mérite alors d’être interrogé.

C’est là qu’intervient la fameuse règle des 10 minutes : environ dix minutes de travail par niveau scolaire et par soir. Dix minutes en CP, vingt en CE1, trente en CE2, et ainsi de suite. L’idée n’est pas de sortir le chronomètre et de suivre cette tendance à la règle, mais plutôt de rappeler qu’au primaire, l’excès de devoirs peut devenir contre-productif. C’est alors que la “ludicisation” entre en jeu.

Prenons un exemple : un enfant de CE1 doit réviser ses adjectifs

  • Version classique : il lit une leçon, complète quelques lignes d’un exercice, mais hésite à continuer après les premières erreurs, jusqu’à complètement perdre le fil ;
  • Version ludicisée : vous cachez quatre mots dans le salon, chaque adjectif retrouvé sert à décrire le goûter ou votre animal de compagnie. Le contenu ne change pas beaucoup : ce qui change, c’est l’entrée dans l’activité, le mouvement et la surprise. Le climat n’est plus le même : votre enfant révise sans avoir l’impression de réviser !

Pourquoi le jeu est-il un moteur d’apprentissage ?

Le jeu souffre encore d’une réputation en demi-teinte. Quand un enfant manipule des objets, joue un rôle, construit une tour, invente une règle, on peut penser qu’il fait ça pour “s’occuper” (sous-entendu, pour tuer le temps). En réalité, c’est un vrai moment d’éveil cognitif. Comparer, anticiper, classer, ajuster, : il travaille, mais à sa manière.

Les 4 grands types de jeu chez l’enfant

Jean Piaget, psychologue suisse spécialisé dans le développement de l’enfant, l’avait bien montré dans ses travaux, en distinguant les jeux d’exercice, les jeux symboliques et les jeux de règles :

  • Les jeux d’exercice (de 0 à 2 ans) reposent sur la répétition sensorimotrice, consistant à répéter des mouvements ou des actions sans autre but que le plaisir de les accomplir et de maîtriser son corps ou son environnement (par exemple, agiter un hochet ou jeter un objet au sol à répétition) ;
  • Les jeux symboliques (de 2 à 6 ans) correspondent au “faire semblant”, où l’imaginaire et le récit s’expriment grâce à la représentation mentale du réel ;
  • Les jeux de règles (à partir de 7 ans) marquent la socialisation de l’enfant : une contrainte commune apparaît dans le jeu, imposant à tous les joueurs de coopérer ou d’entrer en compétition (par exemple, jouer aux billes, au loup, ou à des jeux de société) ;
  • Entre ces catégories, les jeux de construction se développent en parallèle et représentent un passage de l’activité ludique pure à l’adaptation et au travail, en assemblant des éléments pour atteindre un but précis (construire une tour, une maison, etc.).

Les apprentissages invisibles

Vous avez déjà connu cet épisode où votre enfant fait tomber sa cuillère une fois, deux fois, et plus encore ? Ce n’est pas forcément un caprice : c’est aussi un moyen de comprendre la gravité ! Cette situation est un parfait exemple d’apprentissage invisible.

Les travaux sur les mathématiques précoces vont dans le même sens. Une étude publiée dans Early Childhood Research Quarterly menée auprès d’enfants de 4 à 5 ans a montré que, lors de seulement 15 minutes de jeu libreune majorité d’entre eux mobilisaient spontanément au moins une activité mathématique : classer, comparer, compter, repérer des formes, visualiser un espace, assembler ou séparer des objets.

C’est pour cette raison que le jeu mérite d’être reconsidéré par les parents. Il ne remplace pas l’enseignement, mais permet de donner du sens à des notions qui, autrement, restent très abstraites. Il crée une expérience avant la connaissance formelle, et permettent parfois de sensibiliser de manière ludique aux petits gestes du quotidien.

Parents : comment passer du contrôle descendant au partenariat horizontal ?

S’approprier les méthodes pédagogiques

Quand les devoirs deviennent un point de friction chaque soir, le parent adopte malgré lui une posture de contrôle. Mais plus on répète, plus certains enfants risquent de se fermer ou de s’opposer.

Certaines pédagogies alternatives essayent de sortir de cette impasse, chacune à leur manière :

  • Chez Montessori, l’idée est celle de l’autonomie : accompagner sans faire à la place. La phrase “aide-moi à faire seul” résume bien cette posture. Il ne s’agit pas de laisser l’enfant se débrouiller sans cadre, mais d’ajuster votre degré d’intervention.
  • Dans la pédagogie Freinet, on retrouve l’importance de la coopération, du collectif, du conseil et de l’organisation partagée. À la maison, cela revient à construire le programme de la soirée ensemble, plutôt que d’imposer des horaires. Un enfant qui participe à l’organisation de son temps apprend non seulement à mieux travailler, mais aussi à se situer dans le temps et à anticiper les échéances.
  • Du côté de la méthode Steiner-Waldorf, on insiste davantage sur le rythme intérieur de l’enfant, sur l’imaginaire, et sur la sensibilité de l’expérience. L’épanouissement personnel passe avant tout, et s’accompagne de l’art, du jeu et de l’expression créative.

Ces approches éducatives se rejoignent sur un point décisif : l’adulte n’est plus seulement un vérificateur de devoirs bien faits, mais plutôt l’accompagnateur qui cadre la rencontre entre l’enfant et l’activité.

Considérer les sentiments et s’organiser ensemble

Un exercice bien connu des professionnels en séance de brise-glace fonctionne souvent très bien pour les enfants : la météo intérieure. Avant de commencer, on demande simplement : “Tu te sens comment là, plutôt soleil, nuage, orage, brouillard ?”. C’est une manière de remettre l’état émotionnel sur la table au lieu de faire comme s’il n’existait pas. Un enfant en brouillard sera demandeur d’une approche bien différente qu’un enfant en soleil.

Autre outil précieux : la co-planification. La technique se présente ainsi : “On a 30 minutes avant la douche. Qu’est-ce qu’on fait d’abord ? La poésie, les calculs ou la lecture sur le canapé ?”. L’enfant devient alors partenaire d’une organisation concrète, ce qui est très valorisant pour l’estime de soi !

Et avec plusieurs enfants, la logique de coopération est d’autant plus intéressante. Le jeu est le premier laboratoire de la démocratie : lorsque chacun joue un rôle dans l’accomplissement d’un objectif commun (par exemple, finir ses devoirs en même temps), la stimulation cognitive et émotionnelle bouillonne. C’est le fameux concept d’interdépendance positive : quand la réussite des uns dépend de celle des autres.

Quelles stratégies pour apprendre en jouant avec son corps et ses émotions ?

Bouger son corps et stimuler la mémoire kinesthésique

On néglige parfois à quel point le mouvement du corps joue un rôle dans la mémoire. Enfants comme adultes retiennent mieux en bougeant, en chantant ou en manipulant des objets ! La mémoire n’est pas seulement dans la tête : c’est le concept de kinesthésie, l’expression rythmique et spatiale de la mémoire.

Imaginons une révision de conjugaison. Au lieu de réciter assis, on place six feuilles dans le couloir : je, tu, il, nous, vous, ils. L’enfant saute d’un pronom à l’autre, conjugue à voix haute, et corrige chaque erreur en revenant d’une case. D’un coup, la leçon occupe l’espace, elle devient visible, et donc bien plus facile à retenir !

La gestion de l’attention passe aussi par le rythme. La méthode Pomodoro, avec ses blocs de travail de 25 minutes entrecoupés de pauses de 5 minutes, peut être adaptée aux enfants à condition d’être assouplie. On peut imaginer un “petit pomodoro” de 15 ou 20 minutes selon l’âge, suivi d’une vraie pause active : marcher, boire, jouer avec un ballon, etc. La pause n’est pas un écart au travail : elle prépare la reprise.

La ludicisation des devoirs : quand jeu et travail ne font plus qu’un

La ludicisation des outils pédagogiques ne se résume pas à brancher un écran et espérer un miracle. Il s’agit de choisir des supports qui stimulent un engagement actif. C’est alors que certains jeux de société ou jeux vidéos éducatifs peuvent entrer en scène.

Mathador, par exemple, est un jeu de calcul mental intéressant pour transformer la réflexion en défi. Pour les plus grands (à partir de 10 ans), des jeux vidéos de gestion comme SimCity, utilisés avec accompagnement, peuvent aussi ouvrir des discussions très riches sur l’urbanisme, l’organisation de l’espace, la géographie, ou pour sensibiliser votre enfant à l’écologie. Si le support compte, c’est surtout l’usage qui fait la qualité de l’apprentissage.

Comment arrêter le jeu au bon moment pour bien apprendre ?

Même pédagogique, le jeu n’est pas une fin en soi. Le moment où l’activité se termine est presque aussi important que l’activité elle-même. Éric Sanchez, professeur en technologies éducatives, le formule très clairement dans son ouvrage Enseigner et former avec le jeu : “pour apprendre du jeu, il faut quitter le jeu”.

Autrement dit, l’expérience ludique a besoin d’un temps de retour. C’est là que l’enfant développe la métacognition, c’est-à-dire la capacité à réfléchir sur ce qu’il a compris ou raté. Sans ce moment, le jeu ne reste qu’un bon souvenir, sans conclusion éducative.

Lorsque la fin de l’activité approche, c’est le moment de préparer un débriefing en plusieurs questions simples :

  • “Qu’est-ce qui t’a aidé ?” ;
  • “Qu’est-ce qui était difficile ?” ;
  • “Qu’est-ce que tu voudrais refaire ou changer pour demain ?” ;
  • “À ton avis, à quoi ça sert pour l’école ?” ;
  • “Est-ce que tu vois un lien avec la leçon ?”.

Comme on le dit souvent à la Cabane à Jouer, le jeu est un terrain d’essai, mais c’est en en discutant ensemble qu’on ancre les souvenirs. Le langage sculpte l’expérience et donne au jeu une seconde vie.

Pour conclure : les devoirs et le jeu fonctionnent ensemble

Opposer devoirs et jeu nous enferme souvent dans une vision faussée de l’apprentissage. D’un côté, le sérieux, et de l’autre, le plaisir. D’un côté, le stress des cours, de l’autre, le confort de la maison (ou inversement). Or les enfants apprennent rarement de façon aussi compartimentée. Ils apprennent avec leur corps, leurs émotions, leurs erreurs et leurs liens avec les autres.

Le jeu est un moteur d’apprentissage durable parce qu’il mobilise à la fois l’attention, la mémoire, le langage, l’imaginaire, la coopération et la volonté d’agir. Lorsqu’il est pensé comme un espace de médiation relationnelle, il apaise autant qu’il stimule. Alors, qu’est-ce qu’on attend pour transformer ses révisions en jeu ?

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