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13.07.2026
par Kevin

Pourquoi les enfants n’ont pas toujours envie de jouer avec les adultes (et inversement)

jeu enfant adulte

“Tu viens jouer avec moi ?” Question si simple, dilemme si grand : nombreux sont les parents qui, assis au bord d’un bac à sable ou par terre au milieu de figurines, regardent leur enfant jouer… tout en se sentant profondément ailleurs. L’esprit se perd entre la lessive, le mail resté sans réponse, ou encore le menu du dîner. Et parfois, une petite voix intérieure murmure : “je m’ennuie”.

Ce sentiment est rarement avoué. Comme s’il existait une règle implicite selon laquelle un parent devrait aimer jouer avec son enfant à toute heure, avec le même enthousiasme que lui. À l’ennui peut rapidement s’ajouter la culpabilité, alors que cette situation n’a rien d’anormal. De même, le refus de l’enfant de jouer avec nous n’est pas un rejet. Au contraire : ces deux réactions sont souvent des signes de bonne santé relationnelle.

Alors, plutôt que de transformer le jeu en obligation familiale, on peut apprendre à le regarder autrement. Jouer ensemble n’est pas un but en soit, mais le chemin qui mène à une belle relation !

L’ennui parental : anatomie d’un silence coupable

On peut aimer profondément son enfant sans être toujours enthousiaste à l’idée de se mettre à quatre pattes dans la chambre pour jouer aux Playmobil. L’enfant et l’adulte ne vivent pas le jeu avec le même logiciel intérieur et leurs attentes diffèrent, tant sur le plan psychologique que social.

Des attentes différentes entre les générations

Dans l’imaginaire collectif, le jeu est associé à la spontanéité et au plaisir. Dans la réalité, le jeu intergénérationnel apparaît comme un défi qui implique transmission, patience et ajustement. De fait, à l’âge adulte, le jeu devient progressivement une activité difficile à habiter. La raison est simple : notre cerveau a changé de mode. Peter Pan dirait qu’on a perdu notre âme d’enfant…

L’enfant, de son côté, évolue dans un mode exploratoire. Le jeu est son laboratoire : il teste, répète, transforme, invente. Le temps s’étend, sans réel objectif. L’erreur est une étape parmi tant d’autres, et la répétitivité de certaines activités n’est pas un frein, loin de là !

L’adulte, lui, fonctionne majoritairement en mode productif. Il progresse dans la recherche de l’anticipation et de l’optimisation. Même nos loisirs sont souvent organisés autour d’un résultat, que ce soit en ayant le sentiment d’apprendre quelque chose, ou de se détendre en cherchant un repos réparateur.

Quand la nonchalance de l’enfant et la logique de l’adulte se rencontrent dans une pièce remplie de jouets, un petit décalage apparaît, et ce n’est pas la fin du monde !

L’enfant peut passer vingt minutes à déplacer une voiture de dix centimètres. L’adulte, lui, cherche instinctivement une progression : il lui faut une histoire, une règle de jeu… et surtout une finalité. Le jeu s’arrête parce que l’objectif est atteint.

Certains chercheurs nomment cet écart ludique entre les générations “Play Gap”.

Quand l’ennui est un garde-fou

À ce décalage parfois difficile à vivre s’ajoute une réalité très concrète : la charge mentale parentale. Entre travail, organisation domestique, suivi scolaire, logistique familiale, le jeu devient vite une nouvelle case sur la liste invisible des responsabilités.

Dans la réalité, beaucoup de parents nous disent qu’ils ont parfois l’impression d’être devenus des animateurs de centre de loisirs à domicile. Avec cette pression implicite : proposer des activités créatives, éducatives, stimulantes… Pour l’adulte qui dégage du temps pour jouer, le jeu doit être un moment de qualité, tout en donnant le sentiment de développer le potentiel de son enfant. Autant d’injonctions qui font parfois oublier que l’on joue d’abord pour s’amuser !

L’ennui, impression de vide et sentiment de lassitude, apparaît alors comme un signal d’alerte et rappelle que le jeu, pour rester vivant, doit rester libre.

Cet ennui peut surgir tant chez l’adulte, que chez l’enfant qui se détourne de l’activité proposée… sans que cela soit inquiétant pour autant.

La quête d’autonomie : quand l’enfant réclame son espace

Et si l’enfant qui refuse de jouer avec nous n’était pas en train de nous repousser… mais simplement de grandir ?

Le concept de l’espace potentiel de Donald Winnicott

Le pédiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott parlait d’un concept précieux : l’espace potentiel. Il désignait ainsi l’espace intérieur où l’enfant peut inventer et imaginer, manipuler les choses sans être constamment observé ou dirigé.

Ce territoire à mi-chemin entre la réalité et la fantaisie offre un espace à l’enfant pour construire quelque chose d’essentiel : son autonomie psychique.

L’adulte qui intervient trop souvent, souvent en pensant bien faire parce qu’il veut proposer ou expliquer quelque chose, peut réduire cet espace.

Le jeu libre, moteur de développement cognitif

De son côté, le psychologue suisse Jean Piaget a montré que le jeu libre est l’un des moteurs du développement cognitif. L’enfant apprend en manipulant seul les situations, en faisant ses propres essais, en tirant ses propres conclusions.

Bonne nouvelle, donc : l’enfant n’a pas toujours besoin de nous pour jouer.

En allant plus loin dans cette réflexion, on peut même considérer que refuser de jouer avec un adulte peut être une manière de protéger son univers imaginaire. Une façon de dire : laisse-moi expérimenter à ma manière.

Beaucoup de parents nous disent qu’ils se sentent parfois blessés lorsque leur enfant préfère jouer seul. À présent, nous savons que ce moment est une étape essentielle du développement. C’est un peu comme lorsque l’enfant apprend à marcher : on l’accompagne… mais on ne peut pas faire les pas à sa place.

L’erreur, l’élaboration de ses propres règles, le développement d’histoires étranges ou incohérentes : tout cela participe à cette construction intérieure.

Et parfois, le plus beau rôle du parent est simplement celui de témoin discret.

Incarner un partenaire de jeu sans s’épuiser : nos solutions

Les Lazy Games

Alors, comment rester présent dans l’univers ludique de son enfant sans transformer chaque moment en marathon ?

On peut commencer par accepter cette idée simple et libératrice que le jeu parent-enfant n’a pas besoin d’être intense pour être précieux. Et, dans un deuxième temps, quitter la posture de l’animateur pour se mettre à l’écoute de son enfant.

Chez La Cabane à Jouer, on aime beaucoup les Lazy Games, que l’on peut traduire par “jeux paresseux”.

Le principe est simple : être présent sans porter toute l’énergie de l’activité. En voici quelques exemples :

  • Commenter doucement ce que l’enfant fait ;
  • Prêter sa voix à un personnage dans une histoire collective ;
  • Lancer une idée puis laisser l’enfant poursuivre ;
  • Être le public d’une histoire inventée (fastoche) ;

Le parent n’est plus l’organisateur ni le metteur en scène, mais réellement un partenaire de jeu.

La méthode PRIDE

Une autre approche utile vient de la méthode PRIDE, utilisée dans certaines thérapies parent-enfant (PCIT). Cette méthode est construite autour de cinq piliers :

  • Praise : valoriser ce que l’enfant fait ;
  • Reflect : reformuler ce qu’il dit ;
  • Imitate : imiter certaines actions ;
  • Describe : décrire le jeu ;
  • Enthusiasm : montrer un intérêt sincère.

Concrètement, cela donne des phrases simples :

  • “Je vois que ton dragon protège le château.“ ;
  • “Tu construis une grande tour !” ;
  • “Ton personnage a l’air très courageux.”

Ce type de présence soutient le jeu sans le diriger et demande beaucoup moins d’énergie que d’inventer constamment de nouvelles activités.

Il faut avoir en tête que cinq minutes de jeu attentif valent mieux qu’une heure d’animation forcée.

Le game design au service du plaisir en famille

Attention à l’effet Alpha Gamer !

Un autre levier souvent sous-estimé concerne… le choix des jeux eux-mêmes.

Certains jeux sont conçus d’une manière qui peut créer des tensions familiales. C’est ce qu’on appelle parfois l’effet Alpha Gamer : une personne prend le contrôle du jeu parce qu’elle comprend mieux les règles ou anticipe mieux les stratégies.

Résultat : les autres joueurs deviennent spectateurs. Pour une personne de nature contemplative, ça passe. Pour les autres… attention !

Dans une famille, cela arrive souvent lorsque l’adulte, où l’aîné de la fratrie, domine involontairement la partie.

Heureusement, le game design moderne propose des alternatives intéressantes. Il existe par exemple des jeux pour apprendre à mieux se connaître en famille, où il est quasiment impossible de prendre complètement la main sur l’activité.

Pour aller plus loin sur le sujet : Comment rééquilibrer le groupe quand un enfant prend toute la place ?

Laissez libre cours à votre imagination !

On peut aussi transformer des jeux classiques. Prenons l’exemple des chaises musicales coopératives : au lieu d’éliminer un joueur à chaque tour, on retire une chaise… mais tout le monde doit continuer à tenir sur les chaises restantes.

Très vite, les enfants inventent des positions acrobatiques, doivent se reposer les uns sur les autres, jusqu’à s’écrouler… de rire !

Le jeu devient un moment de créativité collective, sans que personne ne sorte de la partie.

Il est aussi amusant d’inventer des jeux pour faire jouer ensemble un enfant très énergique et un grand-parent fatigué par exemple : créez un arbre généalogique en famille et faites-en un mémory ! L’aïeul se prendra certainement davantage au jeu à travers des activités utilisant des photos de famille !

Quand le jeu est vecteur de sociabilité pure

Le jeu familial peut être court et imparfait, tant que son objectif est de permettre aux uns et autres de s’amuser, ensemble. Ce qui compte, ce n’est pas d’incarner un idéal, ni d’atteindre un objectif, ni même de remplir un quota de moments ludiques. En cherchant l’inclusion, on découvre ce que l’adaptation des jeux apprend à tous.

L’important est de préserver ce petit espace où parents et enfants se rencontrent sans objectif précis.

Le sociologue allemand Georg Simmel parlait d’une idée magnifique : la “sociabilité pure”. Ce moment rare où l’on est ensemble simplement pour le plaisir d’être ensemble, sans vouloir apprendre quelque chose ni prouver quoi que ce soit.

Dans une famille, ces instants peuvent surgir de façon inattendue : une bataille de coussins improvisée, un personnage inventé sur le canapé, une histoire racontée avant le bain.

Reconnaître que le jeu est libre et souverain permet de relâcher beaucoup de pression (choix du jeu, trop de règles, à quel moment de la journée caser le jeu…).

La vocation de parent n’est pas d’être un animateur, tout comme l’enfant n’a pas besoin de “réussir” son enfance. Être ensemble, sans projection ni objectif, offre à l’enfant de grandir naturellement auprès d’un adulte qui retrouve la grâce de l’enfance, faite de gratuité et d’insouciance.

Retrouvez ici nos idées pour faire jouer des enfants d’âges différents entre eux.

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