Accueil » Parents » Conseils » Gagner ensemble, perdre ensemble : ce que les jeux coopératifs apprennent vraiment aux enfants
ConseilsParents
18/03/2026

Gagner ensemble, perdre ensemble : ce que les jeux coopératifs apprennent vraiment aux enfants

jeu coopératif enfant

Un jeu où personne ne perd seul. C’est la promesse des jeux coopératifs, et elle est moins anodine qu’elle en a l’air.

Quand tous les joueurs partagent le même objectif, la défaite change de nature. Elle n’isole plus, elle rassemble. Et autour de cette mécanique apparemment simple se jouent des apprentissages que beaucoup de parents n’avaient pas anticipés en ouvrant la boîte.

À La Cabane à Jouer, on défend souvent l’idée que le jeu est avant tout une expérience relationnelle. Les jeux coopératifs en sont l’illustration la plus directe.

Ce qui se passe vraiment quand on joue coopératif

Dans un jeu coopératif, il n’y a pas d’adversaire en face. Il y a le jeu lui-même, ses contraintes, ses imprévus, et les autres joueurs avec soi. On partage un objectif, et on y arrive ou on échoue ensemble.

Prenons un exemple très simple avec SOS Dino (Loki) : les joueurs doivent sauver des dinosaures d’une éruption volcanique en décidant ensemble qui bouge quoi et dans quel ordre. Quand un dinosaure disparaît dans la lave, ce n’est la faute de personne. C’est une défaite partagée. Ce basculement, aussi petit qu’il semble, change toute la dynamique autour de la table.

Le chercheur américain Brian Sutton-Smith, dont les travaux sur la psychologie du jeu font encore référence aujourd’hui, soulignait que le jeu est l’un des rares espaces où l’enfant peut expérimenter des émotions intenses dans un cadre suffisamment sécurisé pour les traverser. Perdre dans un jeu, c’est apprendre à perdre. À condition que l’environnement soit contenant. Et justement : quand la défaite appartient au groupe, elle est beaucoup moins écrasante.

Écouter, attendre, s’ajuster : des apprentissages très concrets

On observe souvent dans les familles, mais aussi à l’école ou en centre de loisirs, que les enfants ont davantage d’occasions de rivaliser que de vraiment coopérer. C’est aussi ce qui explique pourquoi les jeux coopératifs ne séduisent pas toujours immédiatement.

Les jeux classiques récompensent la rapidité, l’habileté individuelle, la chance. Les sports d’équipe impliquent une coopération, mais dans un contexte où il y a quand même un adversaire à battre.

Le jeu coopératif place les enfants dans une situation différente : leur propre réussite est indissociable de celle des autres. Et c’est là que des choses très concrètes se jouent.

Des travaux menés par des équipes de psychologie du développement et relayés dans la revue Enfance montrent que les situations de jeu collaboratif chez les 4-8 ans favorisent le développement des fonctions exécutives : capacité à freiner une réaction impulsive, à planifier, à maintenir son attention sur un objectif commun. Ce sont des compétences très pratiques. Celles qui permettent à un enfant d’attendre son tour sans exploser, d’écouter la suggestion d’un autre au lieu de l’ignorer, de modifier sa stratégie si l’autre a une meilleure idée.

Imaginons une situation fréquente : deux enfants de 6 et 9 ans jouent à Concept Kids. L’un doit faire deviner un mot en plaçant des pions sur un plateau symbolique, sans parler. L’autre interprète. Pour y arriver, ils doivent se regarder, ajuster leurs représentations, se comprendre sans mots. Cela ne s’apprend pas dans un manuel. Ça se vit dans l’instant du jeu.

Le jeu Hanabi propose quelque chose d’encore plus radical dans ce sens : les joueurs tiennent leurs cartes face aux autres, et non face à eux-mêmes. Chacun joue donc avec des informations que les autres ont et qu’il n’a pas. Résultat, on est obligé d’écouter, de faire confiance, de communiquer avec précision. Pour des enfants un peu plus grands (à partir de 8 ans environ), c’est une expérience vraiment marquante.

La défaite collective, ça change tout

C’est peut-être là le renversement le plus utile qu’offrent les jeux coopératifs.

Beaucoup de parents nous disent que leur enfant supporte très mal de perdre. C’est courant, surtout entre 4 et 7 ans, quand l’enfant commence à mesurer son rapport aux autres et à l’échec. Ce n’est ni rare, ni inquiétant.

Dans un jeu compétitif, la défaite désigne un perdant. Elle individualise. Dans un jeu coopératif, elle rassemble. On a perdu ensemble. Et souvent, spontanément, on entend : « On recommence ? On va essayer autrement. »

Ce déplacement a une vraie portée. La chercheuse française Mireille Cifali, spécialiste de la relation éducative, rappelle dans ses travaux l’importance de l’erreur comme espace d’apprentissage, à condition qu’elle ne soit pas vécue comme une honte. Les jeux coopératifs créent précisément cette condition : l’erreur n’appartient à personne, elle appartient à la situation. On peut l’analyser sans chercher un coupable.

On le voit très bien autour d’un plateau de Mon Premier Verger (HABA), probablement l’un des premiers jeux coopératifs qu’on propose aux jeunes enfants. Quand le corbeau avance d’une case de trop et que la partie est perdue, le tout-petit ne pleure pas parce qu’il a perdu. Il réfléchit avec l’adulte à ce qu’on aurait pu faire autrement. C’est une conversation. C’est déjà énorme à 4 ans.

Trouver sa place dans le groupe

Un aspect souvent sous-estimé des jeux coopératifs : ce qu’ils permettent sur la question des rôles et de la place de chacun.

Dans un groupe d’enfants d’âges différents, les jeux compétitifs creusent souvent les écarts. L’aîné gagne, le cadet se décourage. Les jeux coopératifs permettent quelque chose de différent : chacun contribue selon ses forces. L’un repère vite les symboles, l’autre est patient et voit loin, un troisième a une intuition qu’on n’avait pas envisagée.

C’est pourquoi il est utile de comprendre comment, sans exclure personne, on peut rééquilibrer les rôles : voir l’exemple concret expliqué dans « Quand un enfant prend toute la place dans le jeu : comment rééquilibrer le groupe sans l’exclure »

Ce sujet fait également écho à d’autres situations que nous avons déjà explorées sur le blog, notamment autour des jeux pour fratries d’âges différents. Trouver des activités où un enfant de 5 ans et un de 10 ans jouent vraiment ensemble, pas l’un à côté de l’autre, c’est loin d’être simple.

Des jeux comme Unlock! Kids (Space Cowboys) ou Magic Maze (Sit Down!) permettent justement cette différenciation naturelle. Dans Unlock! Kids, l’enfant plus jeune peut être le manipulateur des objets, l’observateur d’indices, pendant que l’aîné coordonne. Dans Magic Maze, tout le monde déplace les mêmes pions sur le plateau, en silence et en temps réel : l’impulsivité peut devenir un atout, la lenteur aussi. Chaque profil trouve sa façon d’être utile.

The Crew (KOSMOS), un jeu de plis coopératif, fonctionne bien dans le même esprit pour des joueurs un peu plus aguerris. Les missions sont progressives, les rôles se répartissent naturellement selon les compétences de chacun, et la communication est volontairement contrainte. Une belle façon de jouer vraiment ensemble même quand les niveaux sont différents.

Elise, maman de trois enfants de 5, 8 et 11 ans et membre d’un groupe de parents passionnés de jeux de société, le formulait très bien dans une discussion en ligne : « Avec un jeu coopératif, pour la première fois ma plus petite a eu l’impression d’être vraiment utile. Pas juste tolérée dans la partie. Utile. »

Et quand l’énergie ou l’impulsivité compliquent la partie, il existe des adaptations simples et des sélections de jeux pensés pour canaliser l’action sans exclure : voir nos idées de jeux adaptés aux enfants avec TDAH ou trouble d’hyperactivité.

Les conflits font partie du jeu. Et c’est bien.

Soyons honnêtes : les jeux coopératifs ne suppriment pas les conflits. Parfois, ils en génèrent même davantage que les jeux compétitifs.

Ce genre de scène revient souvent quand on joue à plusieurs en coopératif : deux joueurs qui ne sont pas d’accord sur la stratégie, un enfant qui prend toutes les décisions pendant que les autres se sentent mis de côté, une tension qui monte parce qu’on est sur le point de perdre et que chacun pense que l’autre a fait une erreur.

Mais ces conflits-là sont précieux. Parce qu’ils ne portent pas sur qui gagne. Ils portent sur comment faire ensemble. Apprendre à négocier, à convaincre, à lâcher son idée au profit d’une autre, à réparer une tension pour que la partie continue : c’est exactement ça, le cœur du vivre-ensemble.

Dans Pandémie (Z-Man Games), le jeu de coopération pour adultes et grands enfants (à partir de 10 ans environ) où les joueurs tentent ensemble d’enrayer des épidémies mondiales, ce phénomène est particulièrement visible. Chaque joueur a un rôle distinct avec des capacités différentes, et les décisions se négocient en permanence. Il arrive très souvent qu’une famille ressorte de la partie en ayant appris quelque chose sur sa façon de communiquer sous pression. Ce n’est pas le but du jeu. Mais ça arrive.

Mysterium (Libellud), où un joueur fantôme communique avec les autres uniquement par des cartes illustrées oniriques, crée le même type de situation : des désaccords, des incompréhensions, des fous rires, des moments de découragement. Et à la fin, une victoire (ou une défaite) qui appartient vraiment à tout le monde.

Et cette logique de coopération existe aussi dans le numérique : pour comprendre comment les jeux vidéo peuvent devenir des espaces inclusifs, voir Jeux vidéo et inclusion.

Quelques repères pratiques, sans pression

Il n’y a pas de méthode universelle. Certains enfants vont adorer les jeux coopératifs dès le départ. D’autres vont résister, tricher, vouloir transformer le jeu en compétition. C’est tout à fait normal, et pas nécessairement un mauvais signe.

Sur le choix du jeu : la longueur et la complexité comptent beaucoup. Un jeu trop long ou trop difficile ne génère pas de coopération, il génère de la frustration. Mon Premier Verger ou Dobble en mode coopératif (objectif commun, sans scoring individuel) sont de bons points d’entrée pour les moins de 6 ans. SOS Dino ou Concept Kids conviennent bien aux 5-8 ans. Unlock! Kids peut se jouer dès 6-7 ans avec un adulte. The Crew ou Pandémie sont davantage pour les 10 ans et plus.

Pour gagner la première fois, commencez simple : nos recommandations pour jeux coopératifs pour débuter quand les enfants n’ont jamais joué ensemble sont également un bon point d’entrée.

Sur la posture de l’adulte : jouer avec les enfants, vraiment, fait une différence. Pas en position de moniteur ou d’arbitre, mais comme joueur à part entière, y compris dans les faux pas et les mauvaises décisions. Les enfants apprennent beaucoup en observant comment un adulte gère l’incertitude et la défaite.

Sur la verbalisation : quelques phrases simples en cours de partie font beaucoup. « Qu’est-ce qu’on pourrait essayer ensemble ? » « Tu as remarqué quelque chose que les autres n’ont pas vu. » « On a perdu, mais on a bien joué sur cette partie-là. » Pas de commentaire pédagogique en fin de partie, pas de bilan. Juste des petits coups de pouce pendant le jeu, au bon moment.

Sur les parties qui déraillent : ce n’est pas un échec. C’est de l’information sur où en est l’enfant ce soir-là. On peut arrêter, reprendre demain, essayer quelque chose de plus court. La continuité n’est pas obligatoire pour que quelque chose se passe.

Un terrain d’essai, pas une leçon

Les jeux coopératifs n’apprennent pas la coopération comme on apprend une règle de grammaire. Ils créent les conditions pour que des choses se passent : une hésitation, une décision partagée, un désaccord qu’on surmonte, une défaite qu’on digère à deux. Ce sont ces moments-là qui comptent, pas le fait d’avoir joué à tel jeu en particulier.

C’est une posture que nous défendons régulièrement ici : le jeu est un terrain d’essai. Imparfait, vivant, imprévisible. Et c’est précisément pour ça qu’il est si utile.

À découvrir aussi

 
Comment la confiance en soi se construit-elle pendant l’enfance ?  Cette aptitude qui nous permet de ...
03.04.2023 | Lire l'article
 
Les comptines sont l’activité idéale pour exercer la mémoire des enfants tout en leur permettant ...
06.04.2025 | Lire l'article
 
Votre enfant souffle une bougie de plus sur son gâteau mais, pour lui, c’est comme ...
08.10.2025 | Lire l'article